Musique IA dans les commerces : quelles conséquences pour les artistes en 2025
L'utilisation de musique générée par intelligence artificielle gagne rapidement du terrain dans les espaces commerciaux français. Des enseignes comme Brico et Carrefour ont récemment confirmé leur passage progressif à des playlists créées par IA dans leurs magasins. Cette transition, motivée par des arguments économiques et de personnalisation, soulève d'importantes questions sur l'avenir des droits d'auteur et la rémunération des artistes. Analysons ce phénomène en pleine expansion et ses implications pour l'industrie musicale.
La montée en puissance de la musique IA dans les espaces commerciaux
La diffusion de musique dans les magasins n'est pas un phénomène nouveau. Depuis des décennies, la "Muzak" - terme dérivé de la société américaine Muzak Holdings fondée en 1934 - désigne cette musique d'ambiance spécialement conçue pour accompagner l'expérience client sans la perturber. Caractérisée par son style lisse et discret, elle a longtemps été un élément incontournable du paysage commercial.
Aujourd'hui, ce concept évolue radicalement avec l'arrivée de solutions basées sur l'intelligence artificielle qui permettent de générer des compositions musicales originales et libres de droits. Les enseignes commerciales y voient une opportunité de réduire leurs coûts tout en gagnant en flexibilité.
Les acteurs de cette transformation
Plusieurs entreprises françaises et internationales se positionnent sur ce marché en pleine croissance :
- M-Cube : Société italienne fournissant des bibliothèques musicales numériques à des enseignes comme Brico et Krëfel
- Suno : Plateforme permettant de générer des morceaux à partir de simples descriptions textuelles
- Udio : Service de création musicale par IA ciblant spécifiquement les espaces commerciaux
- Mubert : Solution proposant des flux musicaux personnalisés générés algorithmiquement
Ces outils promettent aux commerçants une expérience client améliorée grâce à des ambiances sonores parfaitement adaptées à leur identité de marque, leurs promotions saisonnières ou même l'heure de la journée.
Le système actuel de redevances musicales en France
Pour comprendre l'impact de cette évolution, il faut d'abord saisir le fonctionnement du système traditionnel de droits d'auteur. En France, toute diffusion publique de musique - que ce soit dans un café, un supermarché ou un hôtel - requiert une licence délivrée par la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique).
Cette organisation, équivalente française de la SABAM belge mentionnée dans l'article source, assure la gestion collective des droits des créateurs. Les établissements commerciaux paient une redevance annuelle calculée selon plusieurs critères :
| Critères de calcul | Impact sur la redevance |
|---|---|
| Superficie du local | Plus l'espace est grand, plus la redevance est élevée |
| Fréquence de diffusion | Diffusion continue ou occasionnelle |
| Type d'activité | Restaurant, boutique, grande surface, etc. |
| Zone géographique | Variations selon les régions |
Ces contributions sont ensuite redistribuées aux auteurs, compositeurs et interprètes concernés, constituant une source de revenus essentielle pour de nombreux artistes. La diffusion commerciale représente en effet une part significative des droits perçus par les créateurs.
La stratégie des enseignes face à la musique générée par IA
Les motivations des enseignes commerciales pour adopter la musique IA sont multiples et vont au-delà de la simple réduction des coûts.
Les arguments avancés par Carrefour et Brico
Selon les représentants de Carrefour, l'objectif principal est de créer des ambiances sonores personnalisées et adaptées à chaque contexte commercial. "L'IA nous permet de créer des ambiances musicales sur mesure, comme des playlists festives pendant la période des fêtes", explique l'enseigne. La mise en œuvre est prévue progressivement entre 2025 et 2028.
De son côté, Brico met en avant la flexibilité offerte par la musique générée par IA : "Notre musique IA est entièrement personnalisée, adaptée au type de magasin et au moment de la journée". L'enseigne utilise notamment les services de M-Cube, qui affirme que ses morceaux sont "composés artificiellement, mais mixés par un producteur humain" et vérifiés pour éviter toute ressemblance trop prononcée avec des chansons existantes.
Cette approche illustre parfaitement comment les technologies d'IA transforment les infrastructures commerciales, créant de nouveaux équilibres entre innovation et modèles économiques traditionnels.
Les enjeux juridiques et économiques pour les créateurs
L'essor de la musique générée par IA soulève d'importantes questions juridiques. En France, comme dans la plupart des pays européens, une œuvre ne peut être protégée par le droit d'auteur que si elle est attribuable à une personne physique identifiable. Par conséquent, les compositions produites intégralement par un algorithme sans intervention humaine substantielle échappent au cadre traditionnel de protection.
Une zone grise juridique
Cette situation crée une zone grise : les morceaux générés par IA peuvent être diffusés librement, sans verser de redevances aux sociétés de gestion collective comme la SACEM. Pourtant, ces IA musicales ont été entraînées sur d'immenses corpus d'œuvres existantes, souvent protégées par le droit d'auteur.
Ce paradoxe soulève des questions éthiques importantes : les systèmes d'IA s'appuient sur le travail créatif de générations d'artistes pour produire des œuvres qui, in fine, privent ces mêmes artistes de revenus.
L'impact financier potentiel
Selon une étude mondiale réalisée à la demande de la CISAC (Confédération Internationale des Sociétés d'Auteurs et Compositeurs), le marché de la musique et du contenu audiovisuel générés par l'IA devrait atteindre 64 milliards d'euros d'ici 2028, contre seulement 3 milliards actuellement.
Plus préoccupant encore, cette même étude prévoit que d'ici 2028 :

- 24% des revenus des droits musicaux pourraient disparaître
- La musique générée par IA pourrait représenter environ 30% des revenus issus des plateformes de streaming
- Les pertes cumulées pour les créateurs atteindraient 22 milliards d'euros (10 milliards pour la musique et 12 milliards pour l'audiovisuel)
Ces chiffres alarmants montrent l'ampleur du défi auquel fait face l'industrie musicale. La menace que représentent certaines applications de l'IA pour les professions créatives devient de plus en plus tangible.
Les pistes de régulation et d'adaptation
Face à ces défis, plusieurs initiatives émergent pour protéger les créateurs tout en permettant l'innovation technologique.
Les actions juridiques en cours
Aux États-Unis, la Recording Industry Association of America (RIAA) a porté plainte contre plusieurs outils de génération musicale par IA, dont Suno et Udio. L'association, qui représente notamment Sony Music, Universal Music Group et Warner Records, dénonce des "services sans licence qui prétendent qu'il est 'juste' de copier le travail d'un artiste et de l'exploiter à leur profit sans consentement ni rémunération".
En Europe, l'AI Act, entré en vigueur en août 2024, ouvre la voie à de nouvelles règles encadrant l'utilisation de l'IA, mais ses dispositions restent jugées insuffisantes par les organisations de créateurs.
Les propositions des sociétés de gestion collective
La SACEM, comme son homologue belge la SABAM, plaide pour une adaptation des cadres juridiques. Parmi les mesures proposées :
- Des obligations de transparence sur les données utilisées pour entraîner les modèles d'IA
- La reconnaissance d'un droit à rémunération lorsque des œuvres protégées servent à générer de nouvelles compositions
- La négociation de licences globales avec les entreprises d'IA
- L'établissement de mécanismes de traçabilité pour identifier l'utilisation d'œuvres protégées
Ces propositions visent à trouver un équilibre entre innovation technologique et juste rémunération des créateurs. Comme dans d'autres domaines, l'Europe cherche à définir sa propre voie face aux évolutions technologiques rapides.
Vers un nouveau modèle économique pour la création musicale
Au-delà des aspects juridiques, c'est tout un modèle économique qui est en train de se transformer. La musique générée par IA pourrait redéfinir notre rapport à la création artistique et à sa valeur.
Plusieurs scénarios d'évolution se dessinent :
- Cohabitation : Musique humaine et IA pourraient coexister dans des niches différentes, la création humaine conservant une valeur premium
- Collaboration : L'IA pourrait devenir un outil au service des créateurs, facilitant certaines tâches sans remplacer l'apport artistique humain
- Transformation : De nouveaux métiers pourraient émerger, comme les "prompt engineers" spécialisés dans la direction artistique des IA musicales
- Disruption : Une redéfinition complète de la chaîne de valeur musicale, avec de nouveaux intermédiaires et modèles de rémunération
Cette évolution rappelle d'autres bouleversements qu'a connus l'industrie musicale, du passage au numérique à l'avènement du streaming. À chaque fois, après une période de turbulence, de nouveaux équilibres se sont établis.
Conclusion : un avenir à construire ensemble
L'adoption croissante de la musique générée par IA dans les espaces commerciaux n'est que la partie visible d'une transformation plus profonde. Au-delà des économies réalisées par les enseignes, c'est tout l'écosystème de la création musicale qui est appelé à évoluer.
L'enjeu dépasse largement la simple question économique. Il s'agit de définir collectivement la place que nous souhaitons accorder à la création humaine dans un monde où la technologie peut produire des contenus de plus en plus sophistiqués. Comment valoriser l'originalité, l'émotion et l'intention artistique face à l'efficacité algorithmique ?
Les réponses à ces questions ne viendront pas uniquement des tribunaux ou des législateurs, mais aussi des choix que feront les consommateurs, les entreprises et les artistes eux-mêmes. La frontière entre création humaine et artificielle devient de plus en plus floue, nous invitant à repenser notre rapport à l'art et à sa valeur.
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