Musique IA dans les magasins français : quelles conséquences pour les artistes en 2025 ?
La révolution de l'intelligence artificielle s'invite désormais dans les enceintes de nos magasins. Après Brico et Carrefour en Belgique, plusieurs enseignes françaises adoptent progressivement la musique générée par IA pour sonoriser leurs espaces commerciaux. Cette tendance, qui s'accélère en 2025, bouleverse l'écosystème des droits d'auteur et soulève d'importantes questions sur l'avenir de la rémunération des artistes. Analysons les enjeux de cette transformation et ses implications pour le monde musical français.
La nouvelle tendance des enseignes commerciales : la musique sans droits d'auteur
En France comme en Belgique, les grandes surfaces et commerces sont traditionnellement soumis au paiement de redevances pour la diffusion publique de musique. Ces contributions, gérées par la SACEM (l'équivalent français de la SABAM belge), sont ensuite redistribuées aux créateurs, compositeurs et interprètes. Pourtant, ce modèle centenaire est aujourd'hui remis en question par l'émergence des solutions d'IA génératives qui produisent de la musique libre de droits.
Les motivations des enseignes sont multiples :
- Réduction significative des coûts liés aux licences musicales
- Personnalisation accrue des ambiances sonores selon les saisons ou promotions
- Flexibilité dans la création de contenus audio sur mesure
- Absence de contraintes liées aux catalogues existants
Carrefour, pionnier dans cette démarche, prévoit un déploiement complet de musique IA dans ses hypermarchés français d'ici 2028. "Ce n'est pas qu'une question d'économies," affirment les responsables, "mais une opportunité de créer des expériences sonores uniques et parfaitement adaptées à nos besoins marketing."
La Muzak 2.0 : quand l'IA réinvente la musique d'ambiance
La musique d'ambiance dans les espaces commerciaux n'est pas un concept nouveau. Depuis les années 1930, la "Muzak" - terme dérivé de la société américaine Muzak Holdings - désigne ces compositions lisses et discrètes spécifiquement conçues pour accompagner sans distraire. Aujourd'hui, l'IA transforme radicalement cette approche en permettant une génération instantanée et sur mesure.
Les plateformes comme M-Cube, Suno, Udio ou Mubert proposent désormais des solutions clés en main aux enseignes commerciales. Ces outils peuvent produire des compositions inédites basées sur des paramètres précis : tempo, ambiance, genre musical, et même correspondance avec l'identité de marque.
| Plateforme IA | Spécificité | Modèle économique |
|---|---|---|
| M-Cube | Compositions IA mixées par des producteurs humains | Abonnement mensuel pour les entreprises |
| Suno | Génération par prompts textuels simples | Freemium avec limitations ou abonnement |
| Udio | Personnalisation par ambiance et marque | Licence commerciale pour diffusion publique |
| Mubert | Flux musical continu et adaptatif | Tarification selon la superficie du commerce |
Marc Huylebroeck, producteur chez M-Cube, précise : "Nos morceaux sont composés artificiellement, mais mixés par un producteur humain. Nous les faisons vérifier par Shazam pour garantir qu'ils ne ressemblent pas trop à des chansons existantes." Cette approche hybride illustre la zone grise dans laquelle évolue cette nouvelle industrie.
L'impact économique sur l'industrie musicale française
Les chiffres sont alarmants pour les sociétés de gestion collective comme la SACEM. Selon une étude commandée par la CISAC (Confédération Internationale des Sociétés d'Auteurs et Compositeurs), la valeur du marché de la musique générée par IA atteindra 64 milliards d'euros d'ici 2028 au niveau mondial, contre seulement 3 milliards actuellement.
Pour la France, pays reconnu pour son soutien aux industries culturelles et créatives, les conséquences pourraient être particulièrement sévères. D'ici 2028, on estime que :
- 24% des revenus des droits musicaux pourraient disparaître
- 30% des contenus sur les plateformes de streaming seraient générés par IA
- Les entreprises d'IA utilisant des œuvres protégées sans autorisation verraient leur chiffre d'affaires musical passer de 0,1 à 4 milliards d'euros
La SACEM, à l'instar de la SABAM belge, s'inquiète de cette transformation numérique accélérée qui risque de marginaliser les créateurs humains. "Nous assistons à une digitalisation croissante de l'économie culturelle qui laisse les créateurs à l'écart," alerte l'organisme.
Le vide juridique français face à la musique générée par IA
En France comme en Belgique, le droit d'auteur ne protège que les œuvres attribuables à une personne physique identifiable. Cette définition traditionnelle crée un angle mort pour les compositions entièrement générées par algorithme. Juridiquement, ces créations peuvent être utilisées librement, échappant au système de rémunération des artistes.
Pourtant, un paradoxe demeure : pour fonctionner, les modèles d'IA musicale ont été entraînés sur des millions d'œuvres protégées, souvent sans autorisation explicite des ayants droit. Cette réalité alimente les contestations juridiques qui se multiplient depuis 2024.
Les actions juridiques et les perspectives d'avenir
Face à cette situation, différentes initiatives émergent pour protéger les droits des créateurs tout en accompagnant l'innovation technologique.
Les poursuites contre les plateformes d'IA musicale
En 2024, la Recording Industry Association of America (RIAA) a porté plainte contre Suno et Udio, deux outils majeurs de génération musicale par IA. Selon Mitch Glazier, PDG de la RIAA, ces "services sans licence prétendent qu'il est 'juste' de copier le travail d'un artiste et de l'exploiter à leur profit sans consentement ni rémunération".
En France, la SACEM envisage des actions similaires et travaille avec des cabinets d'avocats spécialisés pour défendre les intérêts de ses membres face à l'utilisation non autorisée de leurs œuvres pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle.

Les évolutions législatives en cours
L'AI Act européen, entré en vigueur en août 2024, représente une première étape vers un encadrement de ces pratiques. Cependant, ses dispositions concernant spécifiquement les droits d'auteur restent jugées insuffisantes par les organisations représentant les créateurs.
La SACEM plaide aujourd'hui pour :
- Une obligation de transparence sur les données utilisées pour l'entraînement des modèles d'IA
- La reconnaissance d'un droit à rémunération lorsque des œuvres protégées servent à générer de nouvelles compositions
- La négociation de licences globales avec les entreprises d'IA
- L'étiquetage obligatoire des contenus générés par IA
En France, le ministère de la Culture a lancé une mission de réflexion sur l'adaptation du droit d'auteur à l'ère de l'IA générative, dont les conclusions sont attendues début 2026.
Les solutions de coexistence entre IA et création humaine
Plutôt qu'une opposition frontale, certains acteurs explorent des voies de collaboration entre l'IA et les créateurs humains. Des assistants créatifs intelligents émergent, permettant aux compositeurs d'accélérer leur processus créatif tout en conservant leur signature artistique.
Plusieurs pistes sont actuellement explorées :
- Les licences d'entraînement : permettre aux artistes de monnayer l'utilisation de leurs œuvres pour former des modèles d'IA
- Les modèles hybrides : développer des systèmes où l'IA propose des bases musicales que des humains finalisent et signent
- Les redevances partagées : créer un système où une partie des revenus générés par la musique IA revient à un fonds de soutien aux artistes
- La certification d'origine : établir des normes claires distinguant les créations humaines, assistées par IA, ou entièrement générées par algorithme
Des startups françaises comme Aiva Technologies ou Melodrive développent déjà des solutions qui respectent les droits d'auteur tout en exploitant le potentiel de l'IA musicale. Ces approches pourraient inspirer un modèle économique plus équilibré pour l'avenir.
Conclusion : vers un nouveau paradigme musical
L'adoption de la musique générée par IA dans les magasins français n'est que la partie visible d'une transformation profonde de l'industrie musicale. Au-delà des économies réalisées par les enseignes commerciales, c'est tout l'écosystème de la création et de la rémunération artistique qui se trouve bouleversé.
Si cette évolution semble inéluctable, son encadrement reste à définir. L'enjeu est de taille : préserver la diversité culturelle et la juste rémunération des créateurs tout en accompagnant l'innovation technologique. La solution passera probablement par un dialogue constructif entre les différentes parties prenantes : artistes, sociétés de gestion collective, plateformes d'IA et législateurs.
En attendant, les consommateurs pourraient bientôt ne plus entendre les mêmes mélodies familières lors de leurs courses hebdomadaires, mais plutôt des compositions uniques générées spécifiquement pour l'occasion. Reste à savoir si cette nouvelle forme d'expression musicale saura captiver nos oreilles avec autant de force que les créations humaines qui nous accompagnent depuis toujours.
Vous souhaitez explorer davantage les possibilités créatives de l'IA? Inscrivez-vous gratuitement à Roboto pour découvrir comment générer vos propres contenus musicaux et visuels personnalisés.